La pensée Like

Ou comment le sentiment se substitue à l’argument

« Je n’aime pas ce mot… Je n’aime pas cette opposition… je n’aime pas cette expression… » : ce sont des formules courantes que nous entendons au détour des débats, des discours dans la bouche des politiques ou autres commentateurs.

Ces propos qui révèlent le sentiment du locuteur sur quelque chose semblent anecdotiques.

En effet, n’a-t-on pas le droit d’exprimer ses sentiments publiquement fut-on un homme politique ?

Mon intention ici n’est pas de commenter et de juger les humeurs des politiciens, le résultat serait vain et reviendrait à ajouter du pathétique au pathétique.

En revanche ce qui pose problème, c’est quand l’expression du sentiment est utilisée pour justifier une opinion, une position en lieu et place d’un raisonnement attendu. Pour le dire autrement, donner son sentiment sous la forme d’un « j’aime… » ou d’un « je n’aime pas… » devient le moyen pour justifier une idée, une position… Et pour se dispenser d’argumenter.

Si on me demande : « Aimes-tu les brocolis ? » et que je réponds « Non, je n’aime pas les brocolis… » la réponse est pertinente et se suffit à elle-même, c’est une question de goût et un interlocuteur serait mal avisé de demander pourquoi ? Le cas échéant, il serait gratifié d’un « parce que je n’aime pas ». Chacun aura compris le caractère absurde et stérile d’une poursuite de la discussion (même si cela pourtant arrive, notamment entre parents et enfants).

Prenons maintenant un autre exemple, si un journaliste demande lors d’un entretien à l’interviewé : « êtes-vous le président des riches ? Répondre : « je n’aime pas cette opposition de la société… » est inacceptable sur le plan argumentatif.

Outre le fait que l’on ne réponde pas à la question, ce qui est un classique en politique (et que l’on retrouve en réunion), on exprime son sentiment (je n’aime pas…), alors que la question et le contexte appelle à fournir un argument et non une appréciation.

Pour rappel, un argument est une tentative de soutenir quelque chose (une opinion, une idée…) en apportant des éléments de preuve dans le but de convaincre.

Dans ce cas précis, une réponse argumentée aurait pris la forme de :

« Oui je suis le président des riches parce que + arguments » ou « non (plus probable !) je ne suis pas le président des riches parce que + arguments ».

Une autre possibilité aurait été de contester la pertinence de cette opposition (riches/pauvres) … avec des arguments.

Ces réponses éventuelles nécessitent toutes d’argumenter, de justifier son propos en fournissant des preuves.

Pourquoi alors substituer le sentiment à l’argument ?

Comme nous l’avons vu, le « j’aime, je n’aime pas… » n’implique pas un « parce que » (attention le « parce que » ne garantit pas non plus un argument). Au contraire en exprimant mon sentiment, je m’exonère d’une justification et donc d’une argumentation. Le sentiment est l’expression de ma subjectivité et à ce titre j’en suis le seul juge et souverain. En utilisant ce procédé lors d’un débat ou pour défendre une position, je rends mon propos irréfutable. On ne peut en effet contester ou réfuter un sentiment, « mon sentiment » a forcément raison même s’il n’en connaît pas les raisons.

Suffit-il alors de donner ou de demander des raisons pour passer du sentiment à l’argument ?

Dans un contexte de débat, il est toujours judicieux de revenir à l’argument surtout si votre interlocuteur veut s’y soustraire, en lui demandant « pourquoi il aime ou il n’aime pas… »

Ce qui permettra la mise à distance du sentiment et de révéler les raisons qui sous-tendent l’opinion énoncée.

Mais même si mon interlocuteur me donne ses raisons, il n’en demeure pas moins qu’elles seront toujours « ses » raisons.

J’ai des raisons d’aimer la série « Game of Thrones » que je peux fournir (actions, complots, ambiance fantastique, effets spéciaux…), mais pour ces mêmes raisons on peut ne pas aimer cette série. Pour autant, je ne m’attends pas à ce que l’autre aime ce que j’aime, sauf s’il partage habituellement mes goûts. Mes raisons d’aimer sont idiosyncratiques, elles ne valent que pour moi-même. Si je parle de mon engouement pour Game of Thrones, ce n’est pas tant pour convaincre mon interlocuteur de la qualité de cette série mais davantage pour partager mon sentiment.

Dans les interventions des politiques, il en est autrement, l’objectif principal est avant tout de convaincre les autres (journalistes, citoyens…) d’une idée, d’une position.

Si je dis : « Je n’aime pas le mot « identité », je préfère le mot « culture ». L’identité enferme, la culture ouvre » (Bruno Lemaire). En opposant artificiellement ces 2 notions (identité/culture), le but est de dévoyer le mot identité et son usage en faisant souscrire à cette opinion.

On glisse subrepticement du sentiment au jugement de valeur en décrétant qu’un mot enferme et qu’un autre ouvre, c’est le « délit de sale mot » qui prévaut. Si on ne peut nier le pouvoir d’évocation des mots on ne peut y recourir pour prouver et justifier une assertion.

Cette pensée qui escamote l’argument au profit du sentiment s’inscrit dans un phénomène plus large qu’on peut désigner par le terme de pensée « like ».

Il se traduit par la mise en avant de son sentiment, de ses goûts personnels pour juger les choses.

Ce phénomène se manifeste particulièrement sur les réseaux sociaux, où en un clic je donne mon sentiment : like or dislike.

Un événement, un article, une réaction tout est soumis à mon appréciation immédiate.

J’aime cet article sur les entreprises libérées, je n’aime pas le dernier tweet de Donald Trump, J’aime…

Ma représentation du monde se résume désormais entre ce que j’aime et ce que je n’aime pas

Tout n’est plus que question de goût, de sensibilité personnelle, le vrai/ faux est remplacé par le like/ dislike.

Plus besoin d’argumenter, plus besoin de se justifier, plus besoin de penser car « mon goût est la mesure de toutes choses », la pensée « like » est une pensée « light ».

 

Philo pratique

Dans les ateliers de pratique philosophique, il faut argumenter, construire un raisonnement pour convaincre son interlocuteur, celui qui met en avant son sentiment se retranche sur lui-même, il est dans une pensée égocentrée qui ne permet pas un dialogue authentique. L’animateur devra être vigilant à des expressions comme : « pour moi », « selon moi », qui expriment la subjectivité du locuteur. Le propre de l’argument c’est d’être valable pour tous, l’élaboration d’une réflexion commune ne se fera que par la mise à distance des préférences, des goûts, des émotions des participants. Lors d’un atelier ou d’une consultation, les émotions peuvent surgir avec tumulte et empêcher tout discernement, dans ce cas le praticien philosophe accompagnera le participant (ou le client) afin d’identifier l’émotion en question et la raison de sa manifestation. Il ne s’agit pas non plus d’éradiquer l’émotion, au contraire elle est essentielle à la réflexion. L’émotion permet d’avoir une vision juste et une conscience claire d’un problème, sans elle la raison ne se résume qu’à un calcul froid et abstrait.

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