Le praticien philosophe, « un ennemi qui vous veut du bien »

« …Mais si le vent de la pensée, que je vais à présent éveiller en toi, te sort du sommeil et te rend parfaitement alerte et vivant, alors tu verras que tu n’as que des embarras, et ce que nous pouvons faire de mieux est de nous les partager. » Hannah Arendt

A l’ère du care et pour les laudateurs de la bienveillance et de l’empathie, une pratique comme la consultation philosophique peut paraître déroutante voire choquante. Rappelons que la consultation philosophique s’inspire de la maïeutique qui est l’art d’accoucher les esprits, et en général on n’associe pas un accouchement à une partie de plaisir… Faire l’expérience d’une consultation, c’est accepter d’être bousculé, d’être malmené, non pas parce que le praticien philosophe est un être malfaisant qui vous veut du mal mais parce que c’est le principe même de la méthode. Mais que fait-il de si terrible ? Il pose des questions. A première vue rien de bien méchant, il semble que nous posons et répondons à des questions tous les jours, mais en réalité, ce que nous faisons au quotidien, ce n’est rien de moins que d’éviter de poser et de se poser de « vraies » questions et surtout d’y répondre.

Poser une question est un exercice plus difficile qu’il n’y paraît, nombre de nos questions sont en réalité des affirmations (ou des objections) déguisées, on les reconnaît généralement à leurs formes interro-négative : n’y a-t-il pas ? n’est-il pas ? ne faut-il pas ? … Ce qui nous permet d’énoncer ou critiquer une idée sans s’engager et de manière détournée. C’est ce que l’on appelle une question rhétorique : on ne cherche pas tant une réponse à la question mais à énoncer son point de vue, la question est au final de pure forme. Ce type de questionnement est particulièrement courant dans les lieux du savoir. Il suffit par exemple de prêter attention à ce qui se passe à la fin d’une conférence, moment réservé habituellement aux questions des auditeurs, pour se rendre compte que la plupart du temps, nous assistons à un déballage de savoir et de pedigree sur le mode « ma vie, mon œuvre » plutôt qu’à des questions portant sur l’objet de la conférence. Et si ce n’est pas l’exposé de la vie des auditeurs qui nous est infligé, alors ce sont des questions à la Christine Angot : des propos liminaires interminables et pontifiants qui se terminent par une accusation ou une interpellation de l’interlocuteur. C’est pourquoi, il est toujours judicieux de se placer près des sorties quand on assiste à une conférence, surtout si elle réunit les « doctes » des environs…

La difficulté principale quand on veut poser une question, c’est de mettre entre parenthèses son savoir et adopter l’attitude de celui qui ne sait pas. Celui qui sait ou croit savoir, ne fera jamais un bon questionneur, les questions sont pour lui superflues, il a les réponses, il sait et veut le faire savoir. Trop plein de lui, il ne peut se détacher de sa propre expérience, de son propre ressenti, de ses propres pensées.

Questionner, c’est s’oublier un peu, se désintéresser de soi mais également d’une certaine façon de l’autre. Les consultations philosophiques commencent toutes par une question, la question du consulté. Si je ne me désintéresse pas de la personne alors je tombe dans les rets de son histoire personnelle, je vais éprouver immanquablement de la sympathie de l’antipathie, de l’attirance ou du rejet. Le seul intérêt doit être pour la question posée, et encore elle ne doit susciter qu’un « intérêt désintéressé ». Peu importe ce que moi j’en pense, ce que j’ai à dire sur la question posée, mon opinion n’est pas intéressante car elle est intéressée. C’est sur cette base qu’un dialogue peut s’établir avec le consulté, dialogue où est convoquée la raison.

Si la question formulée est d’abord personnelle, au fur et à mesure du questionnement, la personne (persona), celle qui porte son (ses) masque(s), disparaît au profit d’un mode d’être plus authentique, « dé personnalisé », car débarrassé de ses artifices. Mais pour cela, elle doit dépasser son aversion naturelle à se voir telle qu’elle est. Si vous vous souvenez de la première fois où vous vous êtes vu ou entendu via un enregistrement alors vous avez certainement ressenti un étrange malaise, celui de ne pas vous reconnaître. Le consulté peut éprouver une sensation analogue, comme s’il se voyait pour la première fois. Nous avons tellement pris l’habitude de nous dissimuler, de privilégier notre paraître au détriment notre être que l’exercice de la consultation occasionne toujours des troubles.  Soumis au questionnement du philosophe, je vais faire comme d’habitude, c’est-à-dire, ne pas écouter, vouloir plaire, séduire, m’apitoyer, me révolter, accuser, me défiler, (me) raconter… Mais le philosophe praticien ne respecte pas votre jeu habituel, son rôle est de déjouer vos résistances, vos évitements et de mettre à jour votre mauvaise foi, votre inauthenticité.

La vraie question suppose également une ignorance de la réponse, le problème c’est que nous avons été conditionnés à croire que celui qui pose une question c’est celui qui ne comprend pas, le cerveau lent, l’idiot. Tous les élèves le savent, et malgré la rengaine du « il n’y a pas de questions idiotes », les seules questions qui se posent en salle de cours, du primaire jusqu’à l’université, ce sont celles des bons élèves qui font écho aux propos du professeur et qui n’ont pour fonction que de rassurer ce dernier sur son sens de la pédagogie et lesdits élèves sur leurs capacités d’adaptation au système scolaire. L’école est l’endroit où l’on se pose et l’on pose le moins de questions. Mais me direz-vous l’enseignant pose bien des questions aux élèves. En effet, mais il s’agit ici de faire une distinction entre questionner et interroger. Le questionnement implique le non savoir, tandis qu’interroger c’est déjà savoir. Le professeur interroge pour évaluer l’élève sur ses connaissances, ce qui l’intéresse c’est la bonne réponse.

Plus tard, en entreprise, par un prolongement des plus cyniques, le manager est invité par sa hiérarchie à poser des questions en réunion, en séminaire, lors des briefs… Mais il s’agit alors de poser de « bonnes » questions, c’est-à-dire des questions suffisamment complaisantes (mais pas trop non plus !), qui serviront à entériner les décisions déjà prises par la direction. Comment répondre à l’injonction paradoxale de poser de « bonnes questions » ? Comment être pertinent sans être impertinent ? des années de pratique de « novlangue » managériale sont nécessaires, mais le manager homme ou femme plein de ressources a intégré au fil de ses années d’étude en école de commerce le « parler comme il faut » et l’art de poser des questions qui ne questionnent pas. Si vous voulez connaitre le degré de tolérance de votre direction aux questions, il vous suffit simplement d’attendre l’incontournable « avez-vous des questions ? » de fin de réunion, si un silence religieux s’installe alors vous avez déjà votre réponse.

Nous avons troqué nos questions étonnées parfois étonnantes d’enfant pour des réponses définitives trop évidentes d’adulte. L’école, les institutions, notre éducation ont transformé subrepticement nos questions en réponses. Faire un retour à la question, redécouvrir sa force subversive, c’est le sens de la consultation philosophique. Mais cela suppose d’accepter d’éprouver de l’embarras, de la perplexité, si l’on pose des questions on ne se repose jamais dessus. On ne peut pas prévoir l’issue d’une consultation, les bénéfices varient selon les individus, ils dépendent de l’engagement de chacun. Il n’y a pas non plus de révélations ou de changements à attendre, le praticien philosophe n’est pas un coach qui va délivrer une méthode en 10 points pour changer votre vie. Ce n’est pas un exercice de résolution de problèmes mais de mise à jour de ceux-ci. Recouvrer la vue ne fait pas disparaître les problèmes. Si vous cherchez à être (ré)conforté dans vos opinions, dans ce que vous faites et dans ce que vous pensez être, alors passez votre chemin. Si au contraire, vous voulez examiner votre vie, ce que vous êtes, sans complaisance avec un homme ou une femme qui n’a pas les réponses mais seulement des questions alors vous êtes prêts pour une consultation philosophique. Si la pensée nous éveille, elle nous jette aussi comme le souligne Hannah Arendt en parlant de Socrate dans l’embarras.  Parmi ces embarras, on peut en citer et analyser quelques-uns que nous partageons communément et que nous retrouvons régulièrement lors des consultations.

Cinq embarras (les plus communs) de la consultation philosophique :

Embarras n°1 :  poser une question qui me concerne

Lors d’une consultation philosophique, nous demandons au consulté de formuler sa question, une question qui porte sur lui. Cette première consigne occasionne le plus souvent des troubles voire un désarroi chez certains. La question n’est pas anodine car il s’agit de moi : « j’ai tellement de questions, alors en choisir une… », « Je n’en ai pas, en avoir serait reconnaître que je ne sais pas, que j’ai un problème… », « Je ne peux pas me réduire à une question », « il faut que je trouve la bonne question », toutes ces pensées assaillent le consulté qui vient pour la première fois en consultation. Le praticien philosophe sait d’expérience que la question qui sera formulée n’est pas la question essentielle, elle n’est souvent qu’un leurre pour éviter de se confronter avec soi-même. La vraie question, celle qui est essentielle pour le consulté, sera révélée plus tard au cours du dialogue.

 

Embarras n°2 : répondre aux questions que l’on me pose

Poser des questions est une chose y répondre en est une autre. Le praticien philosophe ne se contente pas de poser des questions, il cherche à comprendre les réponses de son interlocuteur. Force est de constater que nous ne répondons que rarement aux questions que l’on nous pose, si dans la vie quotidienne nous pouvons esquiver les questions gênantes sans difficultés, lors de la consultation philosophique, c’est déjà plus difficile. Non seulement le praticien veille à ce que le consulté réponde bien à la question et seulement à la question (nous avons tendance à en rajouter), mais il a en plus l’impudence de laisser son interlocuteur dans la perplexité quand celui-ci ne sait pas quoi répondre.

 

Embarras n°3 : éviter de (me) raconter

En consultation philosophique, l’histoire personnelle du consulté n’est pas abordée. Le cadre du praticien philosophe est celui de la pensée, du sens commun, de la raison. On commence à penser qu’à partir du moment où l’on sort de ses particularités, de sa subjectivité. Mais le plus souvent nous voulons nous raconter, nous pensons être « des flocons de neige merveilleux et uniques » et que notre histoire révèle ce que nous sommes. Le praticien philosophe n’est pas un psychologue ou un psychanalyste, il ne remonte pas dans le passé du consulté pour y chercher des « traumas » enfouis. Il questionne et provoque la réflexion chez l’autre, en l’extirpant hic et nunc de lui-même, de son entre-soi.

 

Embarras n°4 : éviter de (me) justifier

Si nous sommes Interrogés sur nos croyances, nous allons souvent vouloir les défendre avec véhémence et passion et parfois en faisant preuve de mauvaise foi. Lors de la consultation, le praticien philosophe va chercher à « décentrer » le consulté, pour passer de la justification à l’argumentation. (Se) Justifier, c’est donner ses raisons (valables souvent seulement pour moi). Argumenter, en revanche c’est faire appel à sa raison (ce que je dis est valable aussi pour les autres). La difficulté est de passer du « pour moi » au « pour les autres » surtout si nous sommes confrontés à nos contradictions car nous nous enferrons, par réflexe, dans nos justifications.

 

Embarras n°5 : voir ce qui « crève les yeux »

Nous avons adopté des croyances, des comportements, un mode d’être que nous ne percevons plus et que nous conservons sans savoir pourquoi alors qu’il génère la plupart du temps des peurs, des souffrances, des frustrations dans nos vies. Lors de la consultation, le praticien philosophe met à jour le schéma existentiel du consulté et les contradictions inhérentes à celui-ci. Il est toujours difficile pour le consulté de prendre conscience et de voir apparaître ce schéma. Nos croyances, nos comportements ont été adoptés pour de bonnes raisons, ils étaient parfois même nécessaires à un moment donné de notre vie. Le praticien ne demande pas d’abandonner ces croyances et ces comportements mais de les voir d’abord et d’en comprendre le sens (s’il souhaite changer, libre à lui de le faire par la suite). Ce « dévoilement » engendre la plupart du temps des résistances voire des blocages cognitifs, le consulté se retrouve dans l’incapacité de réfléchir et de comprendre des concepts ou des idées pourtant « évidents ».

 

Nous avons abordé quelques embarras que le « vent de la pensée » fait surgir lors d’une consultation philosophique. Il faut retenir que prendre conscience de ces embarras nous éveille, nous rend plus vivant et libre.

Et vous, quels sont vos embarras quand vous pensez ?

Philo pratique

Relevez les questions que vous entendez au quotidien, sont-elles de « vraies » questions ?

Exercez-vous à poser des questions en adoptant la démarche de la maïeutique, quelles sont les difficultés que vous rencontrez ? Quels sont les apports ?

Posez-vous une question vous concernant, notez-la. Est-ce plutôt facile ou difficile à faire ? Pourquoi ? Répondez maintenant à votre question et questionnez ensuite votre réponse.

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